Le Canada est-il autosuffisant en équipement de protection individuelle?

Un masque N95 et un masque chirurgical de l'entreprise québécoise Medicom.

Le Canada a nettement augmenté sa capacité de production d'équipement de protection individuelle, mais pas encore au point d'être autosuffisant dans ce domaine, selon des experts.

Photo : Radio-Canada / Tyson Koschik

Le Canada est-il maintenant autosuffisant en matière d'équipement de protection individuelle? C'était l'objectif du plan fédéral de mobilisation du secteur industriel. Or, certains experts appellent le gouvernement à repenser celui-ci.

Produire des masques, des respirateurs artificiels, du désinfectant et des tests de dépistage en sol canadien est devenu une priorité pour Ottawa et certaines provinces, alors que la pandémie de COVID-19 a perturbé les chaînes d'approvisionnement à l’échelle mondiale.

Depuis le lancement de l’initiative en mars, plus de 1000 entreprises, tous secteurs confondus, ont participé à l’effort de guerre, réorientant leurs activités afin de fabriquer de l’équipement de protection individuelle.

En juin, le premier ministre Justin Trudeau affirmait que le Canada était presque autosuffisant dans ce domaine, alors qu’il visitait une distillerie ontarienne qui s’est mise à produire du désinfectant pour les mains.

Notre objectif, c'est de garantir la production d'équipement de protection individuelle pour les Canadiens, a-t-il lancé le mois dernier, en annonçant un nouvel investissement permettant à l’entreprise 3M de produire des masques N95 en Ontario.

L’Ontario n’aura jamais à dépendre d’un autre pays, a lancé le premier ministre Doug Ford, lors de cette même annonce.

Justin Trudeau, Doug Ford et Penny Wise marchent à l'intérieur de l'entrepôt de l'usine 3M de Brockville, en Ontario. Chacun porte un masque de protection.

Le premier ministre canadien, Justin Trudeau (à droite), en compagnie du premier ministre ontarien, Doug Ford, et de la présidente de 3M Canada, Penny Wise, lors de l'annonce, vendredi après-midi, à l’usine 3M de Brockville, en Ontario.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Production de masques : de zéro à héros?

Le mois dernier, l’entreprise Medicom a entamé sa production de masques N95 dans sa nouvelle usine de Montréal, la première du genre au pays. La compagnie a également livré une première commande d’un million de masques chirurgicaux au gouvernement fédéral.

L’entente de 10 ans avec Ottawa prévoit la production annuelle de 20 millions de masques N95 et de 24 millions de masques chirurgicaux. D’autres masques de Medicom seront également fabriqués en France et à Singapour notamment.

Avant la crise sanitaire, le Canada importait presque tous ses masques médicaux de Chine ou des États-Unis, et n’en produisait pratiquement pas en sol canadien.

Le Canada a nettement augmenté sa capacité de production de ces fournitures médicales, au cours des derniers mois, mais le pays est-il rendu autosuffisant dans ce domaine? Non. Loin de là.

Le ministre fédéral de l’Industrie, Navdeep Bains, admet que le pays dépend encore beaucoup de l'étranger, malgré d’importantes avancées vers l’autosuffisance.

Navdeep Bains devant un édifice fédéral.

Le ministre canadien de l'Innovation, des Sciences et de l'Industrie, Navdeep Bains.

Photo : Radio-Canada / Stéphane Richer

Au début de cette pandémie, pratiquement tous nos investissements et nos achats en équipement de protection individuelle provenaient d’entreprises à l’étranger et de chaînes d’approvisionnement mondiales, souligne le ministre.

En quelques mois, nous sommes passés de pratiquement rien à environ 45 % de la valeur en dollars de nos achats qui viennent de compagnies canadiennes, précise-t-il.

En effet, moins de la moitié (41 %) des 6 milliards de dollars investis pour l’achat d’équipement de protection individuelle est destinée à des fabricants canadiens, selon une analyse des contrats fédéraux signés depuis le début de la crise par Radio-Canada.

La réalité est que nous devons continuer d’acheter de l'équipement médical essentiel d’autres pays, affirme le ministre Bains.

L’autosuffisance, un objectif très difficile à atteindre

Yan Cimon, professeur de stratégie à l'Université Laval, estime que viser l’autosuffisance est peut-être de bon ton dans le discours politique, mais n’est tout simplement pas réaliste d’un point de vue économique.

Il explique que certains morceaux, qui servent à produire ces fournitures médicales, sont fabriqués plus facilement et à plus faible coût ailleurs. Ce qu'il faut s'assurer, c'est d'avoir au Canada des accès assurés à ces intrants stratégiques-là, affirme M. Cimon.

L'autosuffisance est un objectif louable mais très difficile à atteindre.

Yan Cimon, professeur de stratégie à l'Université Laval

Renaud Brossard de la Fédération canadienne des contribuables abonde dans le même sens.

Je pense que le plus important ici, c'est de s'assurer que le gouvernement ait les stocks nécessaires pour pouvoir faire face à une pandémie. Que ce soit fait ici ou que ce soit fait ailleurs, là n'est pas la question, dit-il.

M. Brossard rappelle que les autorités ont dû détruire des réserves de millions de masques N95 périmés. Le Canada n’était pas prêt à affronter une telle crise sanitaire, dit-il.

Nous avons pu aplanir la courbe une première fois et c’est pourquoi nous n’avons pas surchargé le système de santé. Nos travailleurs avaient de l’équipement de protection individuelle, mais nous avons dû gratter les fonds de tiroirs.

Sandy Buchman, président sortant de l’Association médicale canadienne

Il s’inquiète de l’impact d’une éventuelle deuxième vague de COVID-19, possiblement jumelée à la saison de la grippe, sur les réserves de masques, de gants et d’autres équipements médicaux.

masque N95

L'investissement de 70 millions de dollars d'Ottawa, de l'Ontario et de la société 3M permettra d'augmenter la capacité de production de son usine de Belleville, en Ontario, avec l'objectif d'y fabriquer des masques d'ici 2021.

Photo : Radio-Canada

Délais de livraison et contrats remis en question

Dans le cas de 3M, les masques médicaux ne seront pas prêts avant l’an prochain, ce qui pourrait être trop tard, selon M. Buchman. Il faut agir maintenant, augmenter la production à plein régime alors que nous maîtrisons toujours la situation, dit-il.

M. Brossard, de la Fédération canadienne des contribuables, s’indigne que les détails de bon nombre de contrats, y compris le volume des commandes et la somme des fonds publics investis, ne soient pas divulgués.

Une femme tient un masque chirurgical blanc.

Le constructeur automobile General Motors a signé une entente de plus de 10 millions de dollars visant à produire des millions de masques comme celui-ci à son usine d'Oshawa, en Ontario.

Photo : John F. Martin/General Motors

Selon lui, il s’agit d’un manque de transparence de la part d’un gouvernement déjà critiqué pour son traitement privilégié de l’organisme UNIS et de la firme SNC Lavalin.

Il rappelle que 8 millions de masques d’un fournisseur montréalais ont été rejetés parce qu’ils ne convenaient pas aux normes de qualité canadiennes. Le nom du fournisseur et la somme investie par Ottawa n’ont toujours pas été dévoilés.

Le ministre Navdeep Bains répond qu’il n’est pas en mesure de partager certaines informations immédiatement, étant donné la nature sensible des ententes commerciales. Mais nous avons été transparents avec les Canadiens, en leur indiquant de qui nous achetons, combien nous commandons et la valeur en dollars de ces achats, dit-il.

Un test rapide qui se fait attendre

L’entente de 160 millions de dollars conclue avec la compagnie Spartan Bioscience avait aussi fait sourciller. Après avoir reçu une approbation conditionnelle de Santé Canada, les tests de dépistage rapides de l’entreprise ontarienne étaient finalement jugés inefficaces par l’agence fédérale.

Ce test devait permettre de déceler la présence du coronavirus dans un échantillon en une trentaine de minutes. La technologie s'avérait plus efficace en laboratoire qu'en clinique sur des patients, selon des études menées au Laboratoire national de microbiologie de Winnipeg.

Cela souligne vraiment l'importance du type de contrôle de la qualité auquel nous soumettons les nouveaux tests. Nous agissons de façon prudente, a affirmé l'administratrice en chef de la santé publique du Canada, Theresa Tam, en mai dernier.

une boîte métallique sur un muret de métal.

Le test de dépistage de la COVID-19 élaboré par la compagnie Spartan Bioscience d'Ottawa est jugé inefficace par Santé Canada.

Photo : Radio-Canada

Le ministre de l’Industrie confirme que le contrat avec Spartan Bioscience est toujours en vigueur et qu’il continue de croire aux bienfaits de ce test de dépistage rapide. Je suis certain que cette solution va aider beaucoup de gens, particulièrement dans les régions rurales , affirme M. Bains.

L’entreprise, de son côté, dit avoir mis au point sa technologie et s’apprête à la soumettre de nouveau auprès de l’agence fédérale. Contrairement à certains reportages erronés, Spartan n’a pas reçu de paiement intégral pour ses contrats. Ceux-ci nécessitent l’approbation de Santé Canada et la livraison des produits, précise la compagnie par voie de communiqué.

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